De la capacité d'absorption aux six leviers qui transforment une stratégie numérique en services utilisés
La digitalisation au Gabon : de la stratégie à l'action
De la capacité d'absorption aux six leviers qui transforment une stratégie numérique en services utilisés
Le Gabon a fait de la digitalisation de l'État un axe central de sa transformation. Les fondations sont posées : un ministère dédié, une stratégie nationale, des infrastructures, des plateformes en service. Reste l'essentiel : transformer ces fondations en services que les citoyens et les entreprises utilisent, en recettes mieux collectées et en compétences gabonaises. C'est l'écart entre la stratégie et l'action qu'il faut désormais combler.
Une ambition clairement affichée
Depuis plusieurs mois, les autorités gabonaises donnent à la digitalisation un cap et un cadre. Le ministère de l'Économie numérique, de la Digitalisation et de l'Innovation a réuni en avril 2026 les directeurs des systèmes d'information de l'administration autour d'une stratégie nationale à cinq piliers : la consolidation du cadre réglementaire, le développement des infrastructures numériques, la dématérialisation des services publics, la promotion de l'innovation locale et la mise en place d'une gouvernance de la donnée. Il s'agit d'instaurer un pilotage central unifié des systèmes d'information, avec une clarification des rôles entre les institutions.
Cette ambition s'incarne dans des réalisations concrètes. Le projet Gabon Digital, financé par la Banque mondiale à hauteur de 68 millions de dollars, prévoit des applications numériques pour les institutions, la construction d'un data center et la réhabilitation du Réseau connecté des administrations du Gabon. Sur le terrain fiscal, la plateforme Digitax, lancée en avril 2024, concentre désormais, selon la Direction générale des impôts, au moins 80 % des recettes fiscales encaissées. La digitalisation des recettes se poursuit avec des chantiers tels que le système intégré de gestion des finances publiques (SIGFIP), le paiement électronique des services publics (MADIGIPAIE) et la facturation électronique, destinée à lutter contre la fraude et à élargir l'assiette fiscale, dans une économie où l'informel est estimé à 40-50 % du PIB.
L'ambition s'étend aujourd'hui à l'intelligence artificielle. À l'issue de trois jours de travaux, menés avec le PNUD, la future stratégie nationale d'IA à l'horizon 2030 a identifié 22 défis et formulé 36 recommandations, autour de six axes : gouvernance des données, formation des talents, capacités de calcul, éthique, soutien à l'innovation économique et modernisation des services publics. Plus de 1 800 km de fibre optique ont été déployés et un second data center public est annoncé d'ici 2027. Le texte n'est pas encore définitif, mais la direction est tracée.
Le vrai défi : la capacité d'absorption
Le Gabon ne manque pas de solutions technologiques : elles sont disponibles, chez tous ses partenaires, sur tous les continents. Ce qui détermine le succès, c'est ce que les économistes appellent la capacité d'absorption : l'aptitude d'un pays à formuler un besoin précis, à choisir la bonne solution, à l'expérimenter, à en mesurer les effets, puis à la financer et à la déployer à grande échelle.
Les autorités le reconnaissent elles-mêmes. Les freins identifiés sont la conduite du changement dans le secteur public, le manque d'équipements adaptés et la réticence au partage de données entre ministères. À cela s'ajoute une fracture d'usage : si 71,9 % de la population avait accès à Internet en 2023 selon l'UIT, l'accès réel aux services numériques reste très inégal selon les territoires.
Une plateforme sans utilisateurs formés, un système d'information sans données fiables, un data center sans équipes pour l'exploiter ne sont pas des échecs technologiques. Ce sont des échecs d'appropriation.
« Ce ne sont pas des échecs technologiques. Ce sont des échecs d'appropriation. »
Ce que montrent les modèles existants
Les pays qui ont réussi leur transformation par l'innovation n'ont pas tous suivi le même chemin. Ils partagent pourtant un point commun : l'État y a joué le rôle d'architecte des conditions de réussite, et non de simple acheteur d'équipements. Deux séries d'exemples éclairent la voie gabonaise : des références internationales très concrètes, et des réussites africaines, abouties ou en cours.
Des références internationales
Israël
L'eau et le capital-risqueIsraël a fait de la rareté de l'eau un moteur d'innovation. Une gouvernance unifiée de la ressource, une tarification exigeante et une politique de réutilisation lui permettent aujourd'hui de recycler près de 90 % de ses eaux usées. Dans les années 1990, le programme public Yozma a par ailleurs créé de toutes pièces un marché du capital-risque, en co-investissant aux côtés d'investisseurs privés plutôt qu'en les remplaçant.
Singapour
Un pilotage unifiéSingapour a transformé une vulnérabilité hydrique en compétence nationale, en confiant à une agence unique la gestion intégrée de tout le cycle de l'eau et en fixant des objectifs de performance publics et mesurables. Ce principe d'un pilotage unifié, avec des responsables identifiés et des résultats publiés, est exactement celui que le Gabon vise pour ses systèmes d'information.
Le Gabon n'est pas étranger à l'expérience israélienne : un accord de coopération technique lie les deux pays depuis 1962, et les échanges de juin 2026 ont porté sur l'eau, l'agriculture et les technologies innovantes. La force du modèle israélien tient à sa logique : partir d'un problème précis, mettre en concurrence les solutions, tester sur le terrain, puis financer ce qui démontre ses résultats. Appliquée au numérique, qu'il s'agisse de données, d'intelligence artificielle, de géolocalisation ou de santé numérique, cette logique vaut pour l'administration comme pour les startups.
Chine
Les zones pilotesLa Chine a systématisé les zones pilotes : on expérimente sur un territoire, on évalue, puis on généralise ce qui fonctionne. Les zones économiques spéciales, dont Shenzhen est l'exemple le plus connu, ont ainsi servi de laboratoires avant d'être étendues. Le même schéma s'applique à un service public numérique testé dans une province avant d'être généralisé.
Des réussites africaines, abouties ou en cours
Bénin
Identité et état civil numériquesLe Bénin a confié à une agence dédiée, l'ANIP, l'identité et l'état civil numériques. Selon ses données publiées en janvier 2026, elle a délivré 10,5 millions de documents à 4 millions de citoyens, dont 75 % des démarches se font en ligne ou à distance, par portail, application mobile ou USSD. Le canal USSD rappelle qu'un service numérique doit aussi fonctionner sur un téléphone basique.
Togo
Novissi, l'informel atteintLe Togo a lancé en avril 2020 le programme Novissi, un revenu de remplacement versé par mobile money aux travailleurs informels touchés par la pandémie. En deux mois, plus de 500 000 personnes, dont 65 % de femmes, ont été soutenues sans guichet ni compte bancaire. La preuve qu'un service public numérique bien conçu atteint l'informel, là où l'État peine à le toucher.
Rwanda
Bacs à sable et guichet uniqueLe Rwanda combine deux approches. Il a ouvert des « bacs à sable réglementaires » permettant d'expérimenter des innovations, comme la livraison de produits sanguins par drones, avant que le cadre juridique définitif ne soit fixé. Il a aussi déployé Irembo, un guichet unique de services publics en ligne développé en partenariat public-privé.
Maroc
Digital Morocco 2030Le Maroc, enfin, illustre une ambition en cours d'exécution. Sa stratégie Digital Morocco 2030, lancée en septembre 2024, vise 100 milliards de dirhams de contribution au PIB, 240 000 emplois directs, 3 000 startups et 100 000 talents formés par an, avec l'ambition de la première place africaine pour les services publics en ligne. Sa force tient à l'adossement de cette ambition à des institutions de recherche appliquée et de formation, pour que l'innovation naisse aussi localement.
Aucun de ces modèles n'est transposable tel quel. Tous enseignent la même leçon : la technologie suit l'institution, jamais l'inverse.
« La technologie suit l'institution, jamais l'inverse. »
Six recommandations pour passer à l'action
Pour que la stratégie numérique du Gabon produise des résultats mesurables, six leviers nous paraissent décisifs.
Recommandation 1Mesurer et publier
On ne réduit pas des délais que l'on ne mesure pas. Un tableau de bord public, alimenté par des données de référence, devrait suivre pour chaque service dématérialisé les délais de traitement, le taux d'utilisation et la satisfaction des usagers. Le succès se mesure en démarches simplifiées, non en plateformes lancées.
Recommandation 2Un pilotage unique, des objectifs publics
Le pilotage central annoncé doit s'accompagner d'une feuille de route publique, de responsables identifiés et d'indicateurs de performance, sur le modèle de Singapour ou de l'ANIP au Bénin. L'interopérabilité entre systèmes doit y être une règle, et non une option.
Recommandation 3Acheter des résultats, exiger le contenu local
La commande publique doit passer de l'achat de logiciels et d'équipements à l'achat de niveaux de service atteints, en évitant l'enfermement chez un fournisseur. La formation des équipes, la maintenance locale et la sous-traitance à des entreprises gabonaises se négocient dès le contrat, pas après coup.
Recommandation 4Expérimenter avant de généraliser
Des territoires pilotes et un cadre d'expérimentation réglementaire, inspirés du Rwanda et des zones pilotes chinoises, permettraient de tester à petite échelle un service, une province, un guichet, d'en évaluer l'effet, puis de déployer ce qui fonctionne.
Recommandation 5Faire de la donnée un actif souverain et partagé
La gouvernance de la donnée, cinquième pilier de la stratégie, doit définir l'hébergement, la propriété, l'accès et la cybersécurité des données publiques, quel que soit le fournisseur. Elle doit aussi lever la réticence au partage entre ministères : une administration qui ne partage pas ses données ne peut ni piloter, ni utiliser l'IA de façon fiable.
Recommandation 6Financer l'impact et mobiliser le privé
À l'image d'Israël avec Yozma, l'État peut co-investir avec des acteurs privés dans les startups et les entreprises du numérique gabonaises. Un pays capable de démontrer des résultats mesurables attire plus facilement les bailleurs et les investisseurs d'impact, à de meilleures conditions.
Des acteurs de confiance pour accompagner l'exécution
Passer de la stratégie à l'action suppose que l'État ne soit pas seul. Les think tanks, les acteurs privés et les partenaires internationaux ont un rôle à jouer : produire des diagnostics de référence, documenter les expériences étrangères, évaluer de façon indépendante les projets pilotes et réunir autour d'une même table des acteurs qui se parlent trop peu. C'est le champ que l'Institut Prométhée et Africa Mutandi entendent investir ensemble, au service des priorités fixées par les autorités gabonaises. La plateforme d'innovation à impact imaginée dans la relation Gabon–Israël, qui part de défis précis, teste sur des territoires pilotes puis finance et déploie ce qui marche, offre un cadre naturel pour y parvenir.
Conclusion : de la stratégie à l'appropriation
Le Gabon a défini son cap. Il peut maintenant choisir entre deux voies : acheter de la technologie, ou construire la capacité de la faire fructifier. Dans le premier cas, il restera un marché. Dans le second, il deviendra un territoire d'expérimentation et, demain, un exportateur de solutions vers l'Afrique centrale.
La souveraineté numérique ne se décrète pas, elle ne s'importe pas davantage : elle se construit, service après service, par des institutions capables d'apprendre.
Hugues MBADINGA MADIYA
Président de l'Institut Prométhée
Pierre-Samuel GUEDJ
Advisory Mutandi · Expert en durabilité, investissements et influence
Les opinions exprimées dans cette note n'engagent que leurs auteurs. Toute reproduction, même partielle, doit en mentionner la source.
Auteur : Hugues MBADINGA MADIYA et Pierre-Samuel GUEDJ Hugues MBADINGA MADIYA