Note stratégique Juin 2026

La professionnalisation de la fonction d'évaluateur des politiques publiques au Gabon

Une nécessité pour la construction de la performance administrative

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Réforme de l'État
Gouvernance & Politiques publiques · Évaluation

La professionnalisation de la fonction d'évaluateur des politiques publiques au Gabon

Une nécessité pour la construction de la performance administrative

Par un élève administrateur de l'École Nationale d'Administration du Gabon, Promotion 2026 Article de revue · Juin 2026
Remise d'un titre de qualification professionnelle d'évaluateur
Résumé

Au Gabon, l'évaluation des politiques publiques souffre d'un paradoxe structurel : des fondements constitutionnels solides, mais une pratique quasi inexistante. Sur la décennie 2009-2019, aucune évaluation conduite par l'administration selon les normes internationales n'a été recensée. Cet article soutient que ce déficit tient à l'absence d'un corps professionnel d'évaluateurs. En mobilisant le Triangle de performance de Gibert (1980) et le référentiel de compétences de la Société Française de l'Évaluation (2024), il identifie trois conditions cumulatives : un cadre juridique unifié, un corps statutaire d'évaluateurs et une déconcentration via les Chambres Provinciales des comptes.

Mots-clés : évaluation des politiques publiques · professionnalisation · Triangle de Gibert · corps d'évaluateurs · déconcentration · Gabon

Abstract (English)

In Gabon, public policy evaluation suffers from a structural paradox: solid constitutional foundations, but virtually no practice. Over 2009-2019, no evaluation conducted by the administration according to international standards was recorded. This article argues that this deficit stems from the absence of a professional body of evaluators. Drawing on Gibert's performance triangle (1980) and the French Evaluation Society's competency framework (2024), it identifies three cumulative conditions: unified legal framework, statutory evaluator corps, and deconcentration via Provincial Audit Chambers.

Keywords: public policy evaluation · professionalization · Gibert triangle · evaluator corps · deconcentration · Gabon

1. Introduction : le paradoxe gabonais de l'évaluation

L'évaluation des politiques publiques occupe aujourd'hui une place centrale dans les réformes de gouvernance. Elle constitue l'instrument par lequel les États mesurent les effets de leurs interventions et rendent compte de l'utilisation des ressources publiques. Au Gabon, cette exigence est formellement inscrite dans l'architecture constitutionnelle. Les articles 36, 61 et 76 de la Constitution révisée de 2018 y font explicitement référence. La Journée Nationale de l'Évaluation existe depuis 2015. La Cour des comptes dispose depuis 2022 d'une chambre dédiée et de sept Chambres Provinciales des comptes.

Ces signaux institutionnels contrastent pourtant avec une réalité saisissante : sur la décennie 2009-2019, aucune évaluation n'a été conduite par l'administration gabonaise selon les normes et règles internationales. Les sept évaluations recensées ont toutes été réalisées par des partenaires techniques et financiers extérieurs (Boumas Ngabina, 2019). Aucune étude d'évaluabilité n'a jamais été conduite. Aucune ligne budgétaire dédiée n'existe dans les ministères sectoriels.

0
évaluation conduite par l'administration aux normes internationales, 2009-2019
7
évaluations recensées, toutes réalisées par des partenaires extérieurs
7
Chambres Provinciales des comptes, déjà installées

Ce paradoxe appelle une explication structurelle. L'hypothèse défendue ici est la suivante : l'évaluation des politiques publiques au Gabon souffre avant tout d'un déficit de professionnalisation. En l'absence d'un corps de praticiens spécialisés — formés, statutairement reconnus, institutionnellement protégés — aucune ambition normative ne peut se traduire en pratique évaluative systématique.

2. Un diagnostic par le Triangle de Gibert : trois défaillances cumulatives

Le modèle de Gibert (1980) analyse la performance comme une relation ternaire entre objectifs visés, moyens mobilisés et résultats obtenus, articulés par trois critères : la pertinence (cohérence objectifs/moyens), l'efficience (rapport moyens/résultats) et l'efficacité (rapport résultats/objectifs). Appliqué au système gabonais d'évaluation, ce cadre révèle des défaillances simultanées sur les trois axes.

Pertinence
Objectifs ↔ moyens
Aucune étude d'évaluabilité au stade de la conception.
Efficience
Moyens ↔ résultats
Aucune ligne budgétaire dédiée à l'évaluation.
Efficacité
Résultats ↔ objectifs
Zéro évaluation aux normes en dix ans.
Le Triangle de performance de Gibert (1980) appliqué au système gabonais d'évaluation : une défaillance sur chacun des trois axes.

Défaillance de la pertinence

L'absence systématique d'études d'évaluabilité au stade de la conception des politiques rend l'évaluation ex post structurellement impossible. La Budgétisation par Objectifs de Programmes (BOP), adoptée en 2015, introduit formellement des indicateurs de performance, mais les Rapports Annuels de Performance sont produits sans méthodologie évaluative rigoureuse ni praticien formé pour en assurer la qualité.

Défaillance de l'efficience

Aucune ligne budgétaire dédiée à l'évaluation n'existe dans la quasi-totalité des ministères gabonais, contrairement aux standards internationaux recommandant d'allouer entre 3 % et 5 % du budget d'un programme à son évaluation. Comme le soulignait la Société Suisse d'Évaluation dans un contexte comparable, l'absence d'un cadre de référence en compétences « faisait peser un risque sur la montée en puissance de la profession d'évaluateurs et in fine sur la qualité des évaluations » (SEVAL, 2015, cité dans Mouterde & Lecouturier, 2024). Ce risque potentiel en Suisse est une réalité installée au Gabon.

Défaillance de l'efficacité

Zéro évaluation aux normes en dix ans — tel est le résultat mesuré. Non par mauvaise volonté, mais par vide capacitaire. Les compétences nécessaires — construire un référentiel d'évaluation, formuler des questions évaluatives, analyser des données probantes, dégager des recommandations fondées — s'acquièrent par une formation spécialisée et se perfectionnent par la pratique au sein d'un corps professionnel reconnu. Sans ce corps, elles restent des abstractions institutionnelles.

3. L'enseignement comparé : ce que le monde fait que le Gabon ne fait pas encore

Le Cahier n°11 de la Société Française de l'Évaluation (Mouterde & Lecouturier, 2024), issu de l'analyse comparative de dix référentiels internationaux, révèle une constante : partout où l'évaluation est devenue une fonction systématique et utile à la décision publique, elle repose sur une communauté professionnelle organisée, dotée d'un référentiel, d'une déontologie et de mécanismes de reconnaissance.

Le Canada fait figure de pionnier avec la création, dès 2010, d'un titre officiel d'« évaluateur qualifié » (ÉQ) exigeant un diplôme de second cycle, deux années d'expérience et la maîtrise d'au moins 70 % d'un référentiel de 36 compétences — 500 titulaires en 2024. L'UNEG (Nations Unies) gradue ces compétences en trois niveaux de séniorité. La Société Européenne d'Évaluation, l'association britannique UKES et la société allemande DEGEVAL ont chacune formalisé leurs exigences de compétences depuis le début des années 2010.

Selon la classification de Jacob (2004) mobilisée par Moundounga Mouity (2021), le Gabon figure parmi les « pays retardataires » — non par incapacité, mais par absence d'une démarche volontariste de structuration de la profession. Un enseignement complémentaire mérite attention : ces référentiels soulignent que les compétences évaluatives ne reposent pas sur une seule personne mais sur une équipe pluridisciplinaire aux compétences différentes (EES, ANZEA). Cette conception collective est précisément adaptée au contexte gabonais où la montée en compétences devra être progressive.

« Les directives éthiques, normes de pratique et référentiels de compétences n'ont pas de sens s'ils ne sont pas promus, connus et utilisés. »

— Gauthier (2020)

4. Axes de recommandations : trois conditions cumulatives

Condition 1
Un cadre juridique unifié
Une loi-cadre sur l'évaluation, préalable à toutes les autres réformes.
Condition 2
Un corps professionnel d'évaluateurs
Le chaînon manquant de la fonction publique gabonaise.
Condition 3
La déconcentration de la fonction
Par les sept Chambres Provinciales des comptes.
Trois conditions cumulatives : aucune ne suffit seule.

Première condition — Un cadre juridique unifié

L'adoption d'une loi-cadre sur l'évaluation des politiques publiques est le préalable à toutes les autres réformes. Ce texte devrait définir l'évaluation comme une obligation à chaque stade du cycle des politiques, clarifier les mandats des acteurs existants — Cabinet du Premier Ministre, DGPRO, Cour des comptes, ministères sectoriels — fixer les standards de qualité applicables et instaurer l'obligation d'inscrire une ligne budgétaire dédiée dans chaque programme. En l'absence de ce socle normatif, la dispersion des acteurs et la confusion entre contrôle, audit et évaluation persisteront.

Deuxième condition — Un corps professionnel d'évaluateurs

C'est le chaînon manquant. La fonction publique gabonaise dispose de corps spécialisés pour l'administration générale (administrateurs civils), le contrôle financier (magistrats de la Cour des comptes) et l'inspection (IGE). Il lui manque un équivalent pour l'évaluation.

Ce corps, recruté par concours à l'issue de la formation initiale à l'ENA, serait structuré en trois niveaux de séniorité inspirés du modèle UNEG, doté d'un référentiel gabonais de compétences articulé en trois familles — savoirs (sciences sociales et évaluation), savoir-faire (méthodes, gestion, contextualisation) et savoir-être (déontologie, posture, développement professionnel) — et soumis à une obligation de formation continue en partenariat avec le CREFIAF. Il serait coordonné par une Délégation Générale à l'Évaluation des Politiques Publiques (DGEPP), rattachée à la Présidence de la République pour garantir son indépendance.

Troisième condition — La déconcentration de la fonction

Une évaluation qui ne descend pas jusqu'au niveau territorial de la mise en œuvre des politiques est structurellement incomplète. La loi organique n°003/2022 offre ici un levier exceptionnel : les sept Chambres Provinciales des comptes (Franceville, Mouila, Ntoum, Tchibanga, Koulamoutou, Oyem, Port-Gentil) constituent une infrastructure de déconcentration prête à accueillir des évaluateurs certifiés.

Un amendement ciblé conférant aux Chambres Provinciales une compétence explicite en matière d'évaluation des politiques déconcentrées permettrait de territorialiser la fonction évaluative sans créer de structures nouvelles — condition essentielle de réalisme budgétaire.

5. Conclusion

L'évaluation des politiques publiques au Gabon dispose de tous les fondements formels pour devenir une fonction réelle et utile. Ce qui lui manque, ce n'est pas un texte de plus ni une institution nouvelle : c'est la profession qui donne vie aux textes et fait fonctionner les institutions.

La transition institutionnelle ouverte en août 2023 représente une fenêtre d'opportunité rare. Les Chambres Provinciales des comptes existent. L'ENA peut former. Les partenaires techniques et financiers sont disposés à accompagner. Les trois conditions identifiées dans cet article — cadre juridique unifié, corps statutaire d'évaluateurs, déconcentration via les Chambres Provinciales — forment un programme de réforme cohérent, progressif et réaliste. Il reste à franchir le pas décisif : faire de l'évaluation un métier dans la fonction publique gabonaise, au service d'une gouvernance publique véritablement orientée vers les résultats et la redevabilité démocratique.

Références

  • Boumas Ngabina, G. (2019). État des lieux de l'évaluation des politiques publiques au Gabon. Rapport final UNICEF / DGPRO. Libreville.
  • Gauthier, B. (2020). « Une analyse engagée de la professionnalisation des pratiques d'évaluation ». Canadian Journal of Program Evaluation, 35(1), 127-137.
  • Gibert, P. (1980). L'analyse de politique à l'usage des contrôleurs de gestion. Paris : FNEGE.
  • Jacob, S. (2004). « L'institutionnalisation de l'évaluation des politiques publiques en Belgique ». Res Publica, 4, 518.
  • Moundounga Mouity, P. & Nzegho Dieko, S. (dir.) (2021). L'institutionnalisation de l'évaluation des politiques publiques au Gabon et ailleurs. Libreville : Éditions Raponda-Walker.
  • Mouterde, F. & Lecouturier, F. (2024). Le métier d'évaluateur de politiques publiques : compétences, spécificités et référentiel. Cahier SFE, n°11. Paris : Société Française de l'Évaluation.
  • Perret, B. (2001). L'évaluation des politiques publiques. Paris : La Découverte.
  • Tourmen, C. (2007). « Activité, tâche, poste, métier, profession ». Santé Publique, HS(19), 15-20.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur et ne sauraient être imputées à l'École Nationale d'Administration du Gabon. Toute reproduction, même partielle, doit en mentionner la source.

Auteur : Dan Alver Dorick IBING Y MOUANDE Dan Alver Dorick IBING Y MOUANDE

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