Compte rendu de la conférence inaugurale de l'Institut Prométhée
Les Nouvelles Routes de la Soie : quelles opportunités de développement pour l'Afrique et le Gabon ?
Compte rendu de la conférence inaugurale de l'Institut Prométhée
Première conférence de l'Institut Prométhée, la rencontre du 15 mars 2019 a interrogé les opportunités ouvertes par l'initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie pour l'Afrique et pour le Gabon. Deux panels ont réuni universitaires, diplomates et représentants d'institutions financières, autour des enjeux géostratégiques de l'initiative puis de l'intégration du Gabon. Les échanges ont convergé vers une exigence : aborder ce partenariat avec lucidité, choisir les projets avec stratégie et veiller à un transfert réel de valeur ajoutée.
Mots-clés : Nouvelles Routes de la Soie · Chine · Afrique · Gabon · coopération · financement · endettement
1. Introduction
Le 15 mars 2019 s'est tenue à Libreville la conférence inaugurale de l'Institut Prométhée, sous le thème : « Les nouvelles routes de la soie : quelles opportunités de développement pour l'Afrique et le Gabon en particulier ? ».
Cet événement a été organisé avec le soutien de l'Association Tomorrow Fondation.
La session d'ouverture a été marquée par le mot de bienvenue de M. Yves Sylvain MOUSSAVOU BOUSSOUGOU, alors Président de l'Institut Prométhée, et par le discours de M. Biendi MAGANGA MOUSSAVOU, Ministre de l'Agriculture, de l'Élevage et de l'Alimentation, chargé du Programme GRAINE.
Une leçon inaugurale axée sur l'histoire de l'évolution des routes de la soie a été présentée par le Pr. Guy ROSSATANGA-RIGNAULT. Cette leçon avait pour thème : « De la route de la soie aux Nouvelles Routes de la Soie : histoire, enjeux et place de l'Afrique dans le monde à venir ».
Cette conférence avait deux principaux objectifs :
- attirer l'attention des pouvoirs publics sur l'intérêt et les enjeux attachés à ce programme
- formuler des recommandations pertinentes à l'endroit des décideurs publics et des acteurs privés pour intégrer et tirer profit des opportunités de financements de ce programme.
Elle s'est déroulée autour de deux panels qui étaient :
- les Nouvelles Routes de la Soie : enjeux géostratégiques pour l'Afrique
- l'intégration du Gabon aux Nouvelles Routes de la Soie.
Parmi les participants, on comptait le Pr. Guy ROSSATANGA (Professeur de Droit Public), Le Dr. Patrice MOUNDOUNGA (Dr. en Sciences Politiques), Le Pr. ENGONE Symphorien (Pr. en Sciences Economiques), M. Emmanuel MBA ALLO (ancien Ambassadeur du Gabon en Chine), M. Emmanuel LEROUEIL (Consultant stratégie), M. MASUMDUKO Robert (Représentant de la Banque Africaine de Développement), M. TOUNG (Premier Conseiller de l'ambassade de Chine au Gabon), M. WU Chunfeng (Directeur Général de l'Institut Confucius), et M. ZIHUI SHI (Directeur Général de China Harbour Engineering Company).
Ce compte rendu synthétise globalement les contributions apportées par chaque paneliste et les interventions des participants sur les thématiques abordées. Par ailleurs, ce document présente notamment les remarques soulevées et les perspectives mises en avant pour l'avenir.
2. Panel 1 — Nouvelles Routes de la Soie : enjeux géostratégiques pour l'Afrique
La Chine suscite actuellement un grand étonnement et une admiration. Car, 50 ans après, elle a su se développer malgré son ancien seuil de pauvreté. Quel est le but réel des Nouvelles Routes de la Soie ?
Selon M. TOUNG, le développement de la Chine est la conséquence des leçons d'il y a 40 ans, tirées par le Parti Communiste. Après analyse des expériences des autres États, la Chine a fait un bilan et décidé de s'ouvrir à l'extérieur. Fort de cela, la Chine a capitalisé des investissements intérieurs et favorisé des investissements extérieurs qui ont permis d'augmenter son PIB et sa croissance moyenne de 9,5% durant 40 ans.
Par contre, les Nouvelles Routes de la Soie sont le fruit d'une réflexion du président Xi JINPING en 2013. Cette initiative est la conséquence de l'observation de la conjoncture mondiale qui nécessite de mettre en place des coopérations gagnant-gagnant afin de résoudre les problèmes mondiaux qui surgissent.
La Chine a mis en place un plan de développement endogène afin de relancer la croissance économique mondiale avec une approche de gagnant-gagnant. Qu'en est-il ?
Le Pr. Guy ROSSATANGA a souligné qu'il ne fallait pas faire de procès d'intention à la Chine mais plutôt observer les opportunités offertes par ce partenariat avec lucidité, réalisme et opportunisme. Il appartient à la Chine de démontrer sa bonne intention. Car, il est nécessaire d'écarter toute nouvelle colonisation et toute nouvelle forme d'impérialisme. Il a rappelé que les États n'ont que des intérêts et que les problèmes du Gabon sont d'abord internes.
Comment des États qui ont des besoins de financements extérieurs peuvent-ils résister à un partenaire capable de le leur offrir, nonobstant le facteur endettement ?
Le Pr. Guy ROSSATANGA estime qu'au-delà de toutes les manifestations d'amitié, les problèmes restent d'abord internes. Il faut donc que l'Afrique soit lucide, réaliste et opportuniste, afin de ne pas entrer dans la tanière du gorille en sortant à peine de celle du loup.
Lorsqu'on évoque les Nouvelles Routes de la Soie on ne fait allusion qu'à l'aspect financier alors qu'il y a un volet culturel. Qu'en est-il ?
Selon M. WU Chunfeng, 5 notions sont invoquées par le projet des Nouvelles Routes de la Soie. La dernière notion est le développement des liens entre les peuples en sus des autres types d'activités commerciales et économiques, car l'échange culturel et humain constitue la base solide et la condition préalable de toute coopération.
Depuis 2018, sur les 65 pays inscrits à ce projet il y a 53 qui ont établi l'Institut Confucius. L'objectif de cet institut est de promouvoir la culture chinoise et établir les échanges culturels et humains, tout en favorisant un dialogue de confiance partagée.
La Chine change-t-elle la structure de relations internationales avec l'Afrique et le Gabon en particulier ?
Le Dr. Patrice MOUNDOUNGA a relevé que les enjeux de la Chine sont hégémoniques, géopolitiques et géostratégiques. La Chine est présente dans les domaines économiques, commerciaux et diplomatiques. Il existe un partenariat entre la Chine et l'Afrique qui s'apparente à un partenariat Sud-Sud et qui reconfigure la sociologie des relations internationales, notamment le paradigme centre et périphérie ; le centre produit et initie, la périphérie consomme et suit.
Il a précisé ensuite que ce partenariat pourrait aboutir à la promotion du développement de l'Afrique comme il pourrait aussi conduire l'Afrique au développement du sous-développement.
Selon la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, l'Afrique gagnerait à profiter de ce partenariat en étant lucide et en saisissant les opportunités offertes.
La Chine ne s'intéresse pas à l'aspect démocratique de l'Afrique. Devrait-elle revoir ses fondamentaux ou pas ?
Le Pr. Guy ROSSATANGA a fustigé le fait que certains États se donnent le droit de donner des leçons aux autres États. Pour lui, ce n'est pas à la Chine de s'intéresser aux problèmes démocratiques de l'Afrique et idem pour l'Afrique. Les bases d'une coopération internationale sont le respect et l'égalité entre Etat. Le nouvel ordre que veut mettre en place la Chine est de faire de tous les pays des États égaux afin que personne ne soit habilité à décider du sort des autres.
Questions de la salle
Cyriaque Mondri, Ministère de l'Économie
Pour intégrer et promouvoir votre hégémonie, vous allez promouvoir votre langue, exiger des échanges avec votre monnaie et enfin faire le choix de nos projets. Qu'est-ce qui prouve que ce que vous proposez n'est pas la base d'une hégémonie ?
M. TOUNG a précisé que dans les années 80, avec la politique de réforme mise en place en Chine, les chinois ont appris l'anglais car cela créait de nouvelles opportunités pour eux. L'apprentissage d'une nouvelle culture est bénéfique du fait qu'elle permette de s'adapter aux autres et évite de se replier vers soi-même. Le but de l'échange de culture permet de s'inspirer de la meilleure partie des culture des autres ainsi que de s'ouvrir pour mieux se développer.
Viala MBAZOGO, étudiante en Sciences économiques
Le nouvel ordre économique mondial veut que les relations soient basées sur l'équation gagnant-gagnant. Comment se rassurer de cet aspect entre la Chine et le Gabon sachant qu'il y a une différence dans leur niveau de production ? De plus, du fait que le Gabon exporte ses matières premières vers la Chine et importe des produits manufacturés de la Chine, ce nouveau projet ne ralentirait-il pas le désir de diversification de son économie ?
M. WU Chunfeng, la Chine a toujours prôné l'égalité des États dans toutes ses coopérations. La base de ce projet nécessite 3 éléments : la discussion avec toutes les parties avant la réalisation des projets, la construction conjointe et la participation active de toutes les parties au projet, et enfin le partage équitable des bénéfices. C'est fort de cela que ce projet est ouvert à tous et prévoit des modèles de développement de tous les pays en respectant les normes internationales du marché.
Aussi, la Chine ne s'intéresse pas à l'Afrique en tant que tel mais c'est le marché international qui le veut car il rend les États complémentaires. La Chine est devenue le plus grand partenaire du Gabon. Cette situation les oblige à collaborer.
La Chine est confiante sur les perspectives du développement africain car il y a 40 ans elle était aussi pauvre que plusieurs États africains. Cette situation a évolué depuis lors, il est donc nécessaire que cela évolue aussi pour l'Afrique.
Selon le Dr. Patrice MOUNDOUNGA, les relations internationales sont basées sur le principe ostphalien qui prone le respect de la souveraineté et de l'égalité entre Etat. La Chine n'impose rien au Gabon qui est libre d'orienter ses investissements vers les domaines qu'il désire. Aussi, la langue permet de mettre en place le dialogue de culture entre les États.
3. Panel 2 — L'intégration du Gabon aux Nouvelles Routes de la Soie
Pouvez-vous nous faire un bilan entre les relations du Gabon et la Chine.
Selon M. Emmanuel MBA ALLO, en 1974, le Président Omar BONGO a décidé d'établir des relations diplomatiques avec la Chine. Cette coopération repose sur l'amitié sincère, la confiance et l'estime. En 2016, lors de la visite du Président Ali BONGO en Chine, cette coopération a été élevée au niveau de coopération globale car devenue multiforme.
De cette coopération sont sortis des investissements divers, notamment dans la construction des immeubles administratifs, des barrages hydroélectriques, des routes, des formations estudiantines dans les universités chinoises (environ 200 étudiants), l'ouverture au sein de l'Université OMAR BONGO de l'Institut Confucius, des formations de stagiaires en matière de défense et de sécurité, plusieurs prêts d'argent, etc.
Quels sont les domaines dans lesquels le Gabon doit s'axer pour mieux profiter de ce partenariat ?
Le Pr. ENGONE Symphorien pense à cet effet que deux domaines doivent être mis en avant : le secteur culturel et la mise en place des infrastructures à forte valeur ajoutées. Concernant la culture, nous devrions apprendre le Mandarin et pouvoir faire former nos universitaires, nos techniciens et nos professionnels par les experts chinois dans des secteurs variés. Concernant la mise en place des infrastructures à forte valeur ajoutées, il faut s'investir dans les domaines du numérique et le digital où la Chine est déjà l'un des leader mondial.
Le Gabon vivant dans la CEMAC, et conformément au Plan stratégique Gabon Emergent, quel peut-être le bon positionnement du Gabon dans un contexte où il ne peut pas tout faire ?
Pour M. Emmanuel LEROUEIL, le Gabon a déjà commencé à apporter une réponse à cette question par l'approche chaines de valeur. En effet, le Gabon s'inscrit désormais dans des domaines où il y a des avantages comparatifs et complémentaires. Concernant par exemple la filière bois qui est très développée en Chine, le Gabon possède un avantage : l'OKOUME. Il s'agit désormais de transformer le bois au Gabon et l'exporter ensuite en Chine. Aussi, en se comparant aux États voisins où il n'y a pas de plateforme telle que NKOK et où la certification des essences des forêts est inexistante, le Gabon gère dorénavant mieux ces questions avec pour objectif de faire du Gabon une plateforme logistique. Cependant, on n'y est pas encore à cause du port. Il faut donc s'investir dans ce secteur.
En outre, le Gabon ayant signé des accords avec les États-Unis (AGOA), si des entrepreneurs chinois s'installaient ici et transformaient le bois au Gabon, ils pourraient attaquer le marché américain et donner une valeur stratégique au Gabon.
Quels sont les atouts possédés par le Gabon qui permettraient d'attirer plus d'investisseurs chinois ?
M. ZIHUI SHI pense que le Gabon et la Chine se complètent. Car la Chine doit transférer une partie de sa production et le Gabon attend des investissements dans les techniques, les infrastructures et les finances. Le Gabon possède en outre plusieurs richesses, notamment le bois, le minéralier et le thon qui intéresse désormais les nouvelles classes chinoises.
Pour attirer les investisseurs chinois, les sociétés chinoises installées doivent pouvoir vanter les mérites du Gabon en se basant sur la rentabilité du pays, mais aussi en investissant comme des acteurs économiques locaux dans les domaines d'investissement rapide tels que les ports, les industries hôteliers et la finance.
Si le Gabon possède ces infrastructures de base, les autres entreprises viendront plus facilement.
Dans le cadre des stratégies globales avec la Chine existe-t-il auprès de la BAD d'autres types de partenariat qui permettraient aux pays africains de développer leur économie ?
Selon M. MASUMDUKO Robert, le partenariat avec la Chine n'est plus un potentiel mais une réalité. C'est lui par exemple qui a permis de réaliser le projet d'adduction d'eau de 300km entre Akanda et Libreville. Sur les 70 milliards mobilisés pour le projet, la Banque centrale de Chine a mis 25 milliards.
Il a rappelé qu'on peut aller plus loin, car la BAD a reçu 1000 milliards de FCFA du Gouverneur Yi GANG pour le financement de tout projet portant sur l'agriculture, les infrastructures, et plus globalement, qui améliore le niveau de développement de l'Afrique.
Il y a en outre un projet qui ambitionne de faire du Gabon un pays exportateur de poulet.
La BAD accompagne d'abord dans le savoir et mobilise des fonds pour la réalisation de grands projets. Elle mobilise à cet effet des financements de projet en donnant des outils pour que l'État fasse les meilleurs choix.
Questions de la salle
Faustain MVE MIKOLO, Ambassadeur Directeur des Affaires asiatiques par intérim
Nous préparons les 45 ans de la coopération Gabon-Chine. Face à cela j'aimerai savoir quel est l'état des lieux de la dette du Gabon ?
M. Hugues MBADINGA estime que le problème de la dette envers la Chine est très important pour les pays ayant contracté une dette élevée. Pour le cas du Gabon, cela correspond à environ 1/5 de la dette globale.
L'important ici est de réaliser qu'en empruntant il est nécessaire d'investir dans des domaines stratégiques et dynamiques.
Intervenant inconnu
Le problème n'est pas au niveau des dons de la Chine mais plutôt comment pouvons-nous, le Gabon, aller intelligemment conclure nos partenariats. Apparemment, le Gabon manque de vigilance et ne retient rien de l'expérience acquise, ce qui empêche qu'il entretienne les investissements dont il bénéficie.
Leslie OYONO, étudiante en Science politique
En quoi la coopération Chine-Gabon est-elle positive ou pas ? quelle base scientifique permet de mesurer cela ?
Selon M. Emmanuel MBA ALLO, les investissements au Gabon sont quantifiables et mesurables. Il cite notamment la construction des Assemblées, la route Omboué – Port Gentil, Mouila – Fougamou, PK8 – PK12, qui sont des bienfaits pour le Gabon.
Il s'agit simplement de préciser qu'il existe les financements chinois mais c'est au Gabon de savoir comment les utiliser.
Le Pr. ENGONE Symphorien pense que la notion gagnant-gagnant est une utopie et que la Chine au même titre que l'URSS utilise le « choc power ». Tout simplement, il faut que le Gabon soit vigilant et puisse orienter ses investissements vers des secteurs porteurs.
Il préconise en outre qu'il est nécessaire de créer une commission interministérielle chargée de l'évaluation des financements chinois.
Pour M. Emmanuel LEROUEIL, le problème de l'Afrique n'est pas l'endettement mais le sous-endettement. Car, face aux pays développés, leur dette est d'environ 300% de leur PIB.
Le problème en Afrique est que la dette n'est portée que par les États qui eux-mêmes ont des problèmes de collecte de recette. Or, elle devrait l'être par les Collectivités locales, les entreprises et les ménages.
L'enjeu de la Chine est l'excédent commercial qu'elle veut investir ; ce qui est une opportunité à saisir. Simplement, nous devons nous distinguer des autres États lorsque nous sollicitons les financements chinois en investissant mieux.
Selon M. MASUMDUKO Robert, les 60 milliards offerts par la Chine à l'Afrique n'est que l'investissement qu'elle consacre au Pakistan seul. A cet effet, il faut que l'Afrique se réinvente avec des partenariats publics et privés pour ne pas seulement gonfler la dette de l'Etat.
La Chine n'a pas de passé colonial, il faut simplement être transparent dans l'élaboration des projets.
M. ZIHUI SHI a rappelé, à titre d'exemple, que la plus grande partie de la dette du SRILANKA est attribuée au Japon. La Chine n'en a que 10% mais investit à hauteur de 50%.
Aussi, il a précisé que problèmes d'endettement concernent plus les milieux occidentaux.
Il a conclu en déclarant que dans le PSGE, il est promu les PPP. C'est essentiel de les développer.
4. Conclusion
La Chine a des moyens très importants et le Gabon ne doit pas conclure des partenariats avec elle de manière aveugle et sans stratégie.
A cet effet, la question des choix des projets et des opportunités est très importante. Comme l'a répété le Pr ROSSATANGA, l'initiative des Nouvelles Routes de la Soie est le rêve chinois, le Gabon aussi a un rêve. Il faudrait donc qu'à l'issue des nombreuses collaborations qui lient le Gabon et la Chine, il y ait une transmission de valeur ajoutée qui exprimera effectivement la notion de gagnant-gagnant.